J-M Palmier: Kracauer : Le philosophe mène l’enquête.

Kracauer : Le philosophe mène l’enquête.

Article paru dans Les Nouvelles Littéraires N° 2779 du 19 au 26 mars 1981

 kracauer2.jpg Siegfried Kracauer

Kracauer est un philosophe inclassable. Disciple à la fois de Lukacs et de Benjamin, il a tenté de réconcilier le polar et la philosophie. Intellectuel-détective, il mène allègrement l’enquête avec des concepts en guise de loupe.

Siegfried Kracauer est avant tout connu comme historien du cinéma. Sa monumentale étude, De Caligari à Hitler (l’Age d’Homme, 1973), constitua la première tentative d’envergure d’élaboration d’une sociologie du cinéma allemand d’entre les deux guerres, même si l’on peut mettre en doute le détail de ses analyses, et surtout la possibilité de lire à travers des films aussi différents que Mabuse, Nosfératu le Vampire, Caligari, Ivan le Terrible ou Jack l’Eventreur, l’annonce du danger nazi.

Pourtant, ce livre si célèbre a masqué à la fois l’étrangeté et la diversité de l’oeuvre de Kracauer. Ce critique, de la Frankfurter Zeitung, grand journal libéral des années vingt-trente, fut aussi un romancier novateur (Genêt fut même traduit en 1933 par Clara Malraux), doublé d’un sociologue remarquable, comme en témoigne la belle étude qu’il écrivit sur le Paris de Napoléon III, Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire, (1937) ou encore ses essais l’Ornement de la foule (1927) et les Employés (1930). La traduction de son étude sur le Roman policier permet aujourd’hui de découvrir en lui un philosophe, souvent proche de la sensibilité d’Ernst Bloch, de Theodor Adorno, de Walter Benjamin et de Georg Lukacs. Architecte avant de devenir sociologue, Kracauer étudia les sciences sociales à Berlin chez Georg Simmel, comme Bloch et Lukacs. Avec Adorno, il a lu la Critique de la raison pure de Kant, et il s’est passionné pour Kierkegaard et la théologie négative. Le Roman policier fit l’objet, dans les années vingt-trente, d’un véritable culte de la part des intellectuels les plus divers. Si, en France, Roger Caillois fut l’un des premiers à s’y intéresser, en Allemagne, il fut très tôt pris au sérieux par Ernst Bloch qui lui consacra un essai (repris dans Héritage de ce temps, Payot). Le théoricien du cinéma Bela Balazs , tenta de son côté de le cerner comme genre littéraire. Fritz Lang s’en inspira pour son film Mabuse le Joueur, et Bertolt Brecht y chercha la possibilité d’un nouveau réalisme. Pourtant, c’est une tout autre approche que tente Siegfried Kracauer. Il s’efforce de lire le roman policier à travers des schémas d’interprétations philosophiques principalement hérités de Lukacs, Kierkegaard et surtout Kant. A la manière de Lukacs qui analysa l’épopée ou le roman historique, il se propose d’étudier le roman policier comme un genre qu’il faut prendre au sérieux. L’approche impressionniste qu’il en tente rappelle cependant beaucoup plus le style de Bloch ou la sensibilité de Benjamin que la rigueur du philosophe hongrois. A travers le roman policier, Kracauer s’efforce de déchiffrer à la fois une situation métaphysique et sociologique. Loin d’être un « genre vulgaire », un phénomène marginal de la culture, il permet au contraire d’entrevoir la vie moderne dans son ensemble.

Le détective-philosophe

Le roman policier ne trouvera sa théorie qu’au lendemain de la guerre de 1914. Son épanouissement est lié à la crise du capitalisme. Le détective, à sa manière, est un philosophe. Il est l’héritier de la souveraineté de l’intellect kantien, de la lutte des Lumières contre l’obscurantisme. Prolongeant les intuitions de Lukacs concernant les romans de Dostoïevski, Kracauer montre que dans une société bourgeoise, l’aventure se déplace vers les marges : le roman exotique et historique, mais aussi l’exploration des abîmes psychologiques des personnages. Le roman policier est l’envers de l’intérieur bourgeois, l’irruption de la foule, l’effondrement des conventions. Il suppose comme envers une société parfaitement institutionnalisée. Le triomphe du détective n’est pas seulement l’aboutissement ou l’effondrement du héros romanesque : il suppose aussi le triomphe d’une certaine intellectualité abstraite. Kracauer voit dans cet intellectualisme l’image même de la société moderne. Dans la Sainte Famille, Marx ridiculisait un certain Szeliga qui voyait dans les Mystères de Paris, d’Eugène Sue, une transposition des idées philosophiques de Kant. Kracauer se venge en lisant la Critique de la raison pure comme un roman policier dont le héros n’est personne d’autre que l’intellect lui-même. Le détective est le génie de l’hypothético-déductif. C’est un sujet transcendantal qui organise tout le donné et déploie à la recherche du crime une véritable intelligence scientifique. Une investigation policière.

Un goût des paradoxes

La théologie elle-même n’est pas étrangère au roman policière : Kracauer oppose, dans une étonnante analyse, l’Eglise et le hall de l’hôtel. Son néant s’est substitué à Dieu. A la communauté chrétienne s’oppose désormais la grande solitude moderne. Le mystère profane a remplacé le mystère divin. Quant au détective, il semble parfois prendre le visage du prêtre. Le criminel qu’il recherche est un pêcheur en quête de rédemption. Il est à la police ce que le prêtre est à l’Eglise. Don Quichotte rassurant, il doit être seul, célibataire, aussi ascétique qu’un curé.

Assurément, cet ouvrage de Kracauer nous renseigne plus sur le panorama intellectuel de sa génération que sur le roman policier contemporain. S’il cherche à découvrir dans le roman policier le reflet de notre existence quotidienne, celui-ci est fortement médiatisé par ses lectures de Kierkegaard et de Dostoïevski. On y trouve sans cesse la trace de l’influence de la Théorie du roman de Lukacs, des essais de Benjamin et de sa sensibilité si particulière. Il y a un goût du montage, des paradoxes, qui n’est pas non plus sans rappeler le style magnifique d’Ernst Bloch. Et d’ailleurs, n’est-ce pas lui qui proposa que la chanson – Jenny, la fiancée du corsaire – chantée par Polly Peachum, la fille du roi des mendiants dans l’Opéra de quat’sous de Brecht, devienne l’hymne national, « car c’est une musique qui tient le milieu entre le bar et la cathédrale ».

Jean-Michel PALMIER

http://stabi02.unblog.fr/2010/01/07/le-philosophe-mene-lenquete/

Cette entrée a été postée le Jeudi 7 janvier, 2010 à 20:05 dans la catégorie SOCIETE. Suivez les réponses grace au feed RSS 2.0. Vous pouvez répondre, ou faire un trackback depuis votre propre site.

Publicités
Cet article a été publié dans Ouvrages de Kracauer. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s